Olivier Peraldi

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Préface · poésie · préface · 1 janvier 2024

Préface du recueil de poésies, Singes hurleurs

"Avec Olivier Peraldi, les pupilles se dilatent. Les sons traversent les tempes. Les voix du monde deviennent impossibles à contenir (...)"

Par Bahareh AZIMI-KHOIE

Scénariste, productrice et fondatrice de PartTAB.

ACTE

Lorsque le monde devient trop violent pour être nommé directement, les poètes passent par les oiseaux, les jardins, les astres, les bêtes ou les rêves. Non pour fuir le réel, mais pour continuer à le traverser sans perdre entièrement leur humanité. La poésie persane a fait de cette langue du détour un refuge, mais aussi une arme depuis des siècles. La poésie révolutionnaire et de résistance iranienne a contourné la censure tout au long de son histoire grâce à un vaste répertoire de symboles et d’images. À travers ces codes, les poètes ont continué à dénoncer l’oppression et à invoquer la liberté, dissimulant leurs messages politiques derrière des figures mythologiques, naturelles ou amoureuses. Parmi les symboles les plus récurrents figurent la nuit et l’hiver, qui représentent l’obscurité de la tyrannie, la censure et l’oppression. À l’inverse, l’aube et le printemps deviennent les métaphores de la révolution espérée et de la renaissance.

Le jardin, icône de la littérature persane classique, symbolise dans la poésie contemporaine, un monde en crise, souvent desséché par l’abandon ou la corruption du pouvoir. L’oiseau en cage incarne l’âme ou l’intellectuel privé de liberté d’expression, tandis que le phénix renaissant de ses cendres — figure centrale chez Ahmad Shamlou — représente la résilience indomptable du peuple. La lumière du matin et l’arrivée du printemps annoncent la fin de la dictature et l’avènement d’une nouvelle ère de justice et de liberté. Quant au rouge des tulipes, il évoque les martyrs tombés pour une cause et devient une image de courage et d’unité.

Notre pays connaît tout cela intimement. La guerre, la révolution, la censure, les disparitions, les silences imposés, les voix étouffées — et pourtant, malgré tout, cette nécessité obstinée de continuer à dire, écrire, filmer, chanter, danser. Je dis « notre pays » pour ne pas l’enfermer dans un coin de la planète. Car le chaos déborde désormais partout. Les guerres, les exils, les violences politiques, les effondrements intimes ou collectifs nous traversent tous. Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, le véritable sujet : comment rester humain lorsque le monde entier semble s’habituer à l’inhumain.

Singes hurleurs ne décrit pas le chaos du monde : il le reçoit dans sa chair. Le texte avance par visions, secousses, tremblements intérieurs. On y entend les foules, les corps, les cris, la mémoire des violences humaines, mais tout remonte à travers une langue organique, presque hallucinée, comme si les mots eux-mêmes avaient été blessés. En le lisant, j’ai pensé à Forough Farrokhzad, à cette manière de faire de la parole un lieu de brûlure et de vérité.

« Je parlerai des ténèbres,

je parlerai de la nuit. »

Chez elle, la nuit n’est jamais une simple image littéraire. C’est une matière vivante, traversée par le désir, la peur, l’enfermement et la liberté. Dans sa poésie, la parole ne protège pas du réel. Elle accepte de brûler en lui. Même dans les poèmes d’amour, quelque chose vacille toujours : le corps devient frontière, la tendresse se mêle à la solitude et le désir porte déjà en lui la menace de la disparition. Écrire, pour elle, consiste à ouvrir une brèche dans le silence. Et cela résonne aujourd’hui dans le cri des femmes iraniennes, dans le mouvement Femme, Vie, Liberté, dans ce refus d’être effacées et dans ce désir vital d’être enfin entendues. Car il existe une violence plus silencieuse encore : celle de ceux qui choisissent de ne pas s’en mêler.

Ne pas voir.

Ne pas entendre.

Ne pas parler.

Ce n’est pas une absence d’action. C’est une action. La non-assistance dépasse peut-être aujourd’hui le seul cadre juridique pour devenir une question collective. Une interrogation adressée aux peuples, aux sociétés, à chacun d’entre nous. Cette idée troublante que savoir et ne rien faire puisse devenir une forme de responsabilité. Que détourner le regard, à l’échelle individuelle ou collective, ne soit jamais totalement neutre.

Avec Olivier Peraldi, les pupilles se dilatent. Les sons traversent les tempes. Les voix du monde deviennent impossibles à contenir.

« Ridés du souffle des cris, viols et batailles,

L’humanité courbée prise au fer des tenailles. »

Alors quelque chose se brise : la parole ne suffit plus. Le langage lui-même se fissure. Il faut crier plus fort que le vacarme. Hurler plus fort que la peur. Et c’est peut-être là le véritable mouvement du livre : transformer la paralysie en irruption.

Cette traversée m’a également rappelé que, dans la tradition soufie, le Simorgh représente l’âme capable de contempler l’Être divin. Dans La Conférence des oiseaux, tous les oiseaux de la terre partent à sa recherche. Après avoir traversé les vallées de la Recherche, de l’Amour, de la Connaissance, de l’Indépendance, de l’Unité, de l’Émerveillement, du Détachement et de l’Anéantissement, seuls trente oiseaux atteignent leur destination.

Ils découvrent alors que le Simorgh n’est autre qu’eux-mêmes. Le voyage les a transformés. Le nom même de Simorgh signifie « trente oiseaux ». Et peut-être découvrons-nous finalement que ce que nous cherchions dans le vacarme du monde était déjà là, dispersé entre nous.

Dans Singes hurleurs, les trois singes suivent un chemin semblable. Celui qui ne voit pas mais qui va voir, celui qui n’entend pas mais qui va entendre, et celui qui ne parle pas mais qui va parler, et tous de hurler, cessent peu à peu d’être séparés. Ils se fondent dans une même conscience douloureuse et lucide. Une créature collective née des ruines, du bruit et de l’épuisement humain. Comme le Simorgh, ils deviennent à la fois multitude et unité.

L’ombre de Stanley Kubrick traverse également le texte. Dans 2001 : L’Odyssée de l’espace, le singe ouvrait la voie à une métamorphose vertigineuse. Dans Singes hurleurs, cette même force est à l’œuvre. Elle passe par une hypersensibilité : une conscience aiguë du monde, de ses blessures et de ses cris. Une conscience portée à la fois par l’amour et par la rage.

Nous vivons à une époque où tout nous parvient : guerres, ruines, cris, images, douleurs humaines. Le danger n’est peut-être plus l’ignorance. Les réseaux, les écrans, les flux continus nous obligent déjà à voir.

Le danger est ailleurs.

Dans l’habitude.

Dans l’engourdissement progressif des émotions.

Dans cette anesthésie intérieure qui permet d’arriver jusqu’au lendemain. Comme le verre de vin qui aide à dormir. Comme les écrans que l’on fait défiler pour ne plus rien sentir. Comme le bruit permanent qui finit par neutraliser toute douleur. Singes Hurleurs tente de résister à cela. Le texte nous rappelle que rester vivant consiste peut-être encore à garder les yeux ouverts malgré la peur, les oreilles ouvertes malgré le vacarme, et la bouche ouverte malgré le risque. Et parfois, lorsque les mots ne suffisent plus, il reste encore le cri.

Bahareh Azimi-Khoie coécrit et développe des projets de cinéma en France et à l’international, parmi lesquels ont été particulièrement remarqués Goodbye Solo (Prix FIPRESCI à Venise), 99 Homes (Grand Prix de Deauville), et The White Tiger (nommé aux Oscars).