Olivier Peraldi

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Article de presse · Entretien · România literară · 17 février 2023

« La vérité se trouve entre le livre et le lecteur »

Par Tudora Șandru

Entretien accordé à România literară, par Tudora Șandru. Sur la place du lecteur, l'écriture bilingue et le rapport à la Roumanie.

« La vérité se trouve entre le livre et le lecteur, c’est elle qui détient le pouvoir de conviction »

Adevărul se află între carte și cititor, el este cel care deține puterea de convingere

Interview par Tudora SANDRU

România Literară, 17 février 2023

[traduction du roumain au français]

Dans l’intéressant panorama de la littérature française du XXIe siècle, l’inspiration de l’écrivain français Olivier Peraldi – poète, romancier, essayiste, auteur de littérature pour enfants – se distingue par son originalité, manifestée tant par la variété des thèmes abordés, que par le message d’actualité de certaines de ses œuvres, que par le travail artistique multidisciplinaire avec des artistes, graphistes, peintres, musiciens et compositeurs.

Tudora SANDRU.- Quand et dans quelles circonstances s’est manifestée votre vocation pour la création littéraire ?

Olivier PERALDI.- Vers quatorze ou quinze ans, je remplissais des petits carnets de vers. Certains de ces carnets étaient à spirales, quadrillés de lignes fines et bleues, d’autres moins bien structurés. C’était un monde que je créais. C’était un monde qui m’accueillait. L’environnement scolaire, familial était alors, disons, « interpelant », fait de questions sans réponse ; d’incompréhension. Je n’avais pas de courage à l’affronter, préférant m’en effacer. Un certain désarrois ; c’est d’ailleurs assez commun je crois à l’adolescence. Je lisais à peu près tout et n’importe quoi dans une sorte de refuge silencieux. Je lus toutes les fables de La Fontaine, pas seulement celles servis sur les bancs de l’école. Il y avait aussi ces livres que je pensais comprendre – il n’en était rien, je m’en aperçu bien plus tard – tels ceux des philosophes des XVIIIe et XIXe siècles, mais aussi des séries policières dites « de gare » telle que les San Antonio de Frédéric Dard – je les ai tous lus ! et là je les avais bien compris… –, et encore des poètes plus ou moins ardus, Baudelaire, Rilke, en passant par Dante, Saint-John Perse, Prévert, Lord Byron, Bashô, Henri Michaux… Et, bien sûr, j’avais lu, comme tout lycéen en France, Ionesco et ses rhinocéros, sa cantatrice, ses chaises…

C’est dans cet état d’esprit, à la fois vorace de toute lecture mais au goût littéraire encore peu affirmé, que j’eus une révélation en découvrant grâce à un ami De l’inconvénient d’être né. Un électrochoc ! Cioran écrivait les mots que je ne parvenais pas à penser, encore moins à écrire. Il écrivait comme pour lui, sans souci apparent du lecteur. Quelle liberté ! Il expliquait qu’il était inutile de chercher des réponses à la naissance qui n’était qu’un accident ; enfin j’avais un constat tangible. Devenais-je adulte ? Mes carnets prenaient une autre tournure. Merci Cioran ! Mille fois merci !

T.S.- Vous partagez votre temps entre activité professionnelle et écriture. Comment vous organisez-vous ?

O.P.- Il y eu des périodes pleines d’écriture ; d’autres d’insondable vacuité littéraire. Des pertes de temps du point de vue de l’écrivain que j’aspirais à devenir. Puis des équilibres, plus ou moins précaires survinrent. J’ai besoin des deux activités, l’une compensant l’autre sans doute, et réciproquement. Mon vécu dans mes activités, que ce soit au sein des ministères ou, plus récemment, dans le monde des fédérations professionnelles, est une source précieuse sur la comédie humaine, ses attentes, ses espérances, bien sûr, mais surtout ses vilénies, ses drames. En réalité, les hommes, les femmes et, plus largement, les situations rencontrées que ce soit dans le vécu du monde du travail ou dans la solitude de l’écriture, sont sources d’inspiration. Globalement, les temps d’écriture restent assez empiriques. Ils trouvent une certaine règle de mobilisation. La poésie accapare les temps courts, les romans plus exigeants en termes de continuité dans la réflexion, des périodes d’inspiration plus longues. Cela crée une sorte de frénésie qui ne me lâche pas.

L’écriture est une discipline ; tant dans l’acception scolaire du terme que militaire. La première induit une soumission à la règle en dépit des sentiments (c’était le cas en France lorsque j’étais élève, cela a peut-être changé…) ; les sentiments existent bien sûr, et l’école peut-être une sorte de guerre. Une guerre larvée, qui ne dit pas son nom, interdisant l’exaltation et ne reconnaissant pas ses exactions.

Et, tout bien soldé, la discipline militaire reste essentiellement la capacité à gérer plus ou moins bien la pagaille du champ de bataille face à l’imprévu, aux déconvenues, aux émotions fortes : désarrois, peur au ventre, douleurs diverses et variées, blessures de l’âme et du corps, exaltation, fureur, folie… N’hésitons pas à compléter la liste. Autant d’émotions devant être, tant bien que mal, surmontées par l’élève comme par le soldat. Émotion que l’on réfrène, comme une anormalité pour l’écolier qui doit rester « sage comme une image » ; enthousiasme, voire ivresse au combat, exaltée comme acte de courage pour le soldat. La discipline de l’écrivain fait le lit d’inspirations éclair et d’écriture au long court. Les unes sont des fulgurances, où la seule question qui se pose est de connaître le point limite entre exaltation et raison. Les autres sont faites de retranchements, de prises de position, de retraits tactiques, de préparations à l’assaut. Le whisky de l’écrivain est le verre de gnôle qui précède la sortie sous le feu.

Le poème est le coup de main en territoire inconnu. D’abord de destruction. Plutôt la nuit. Toujours explosif. Le roman, une lente avancée en rase campagne. Incertaine. Longue : jour après jour. Jamais innocente. J’avance pied à pied sur la page vierge. Une armée de mots de parade et des bouts de phrase plus ou moins bien chaussés, avec l’idée géniale de les avoir embusqués aux lisières. Soudain, la phrase jaillit. Alors, ensemble, les mots et moi, on salie la page. On s’avance comme on peut sur la page rouée. Car son vide n’est qu’apparent. Et l’espace résiste avec des forces insoupçonnées. Parfois, souvent, c’est la débâcle. Je compte les dégâts au nombre de ratures, de coups portées sur la touche shift de mon clavier. Nous avions pris trois arpents de papier. J’ai du effacer trois paragraphes. Quelques mots, parfois une phrase, ont résisté, là-bas. Il faudra les rejoindre.

T.S.- Le thème du peintre italien Arcimboldo revient sous divers aspects dans vos travaux : Ombres & Couleurs ou le voyage du Corbeau d’Arcimboldo au Mont Fuji, puis La Voix d Octavie ou la complainte du Corbeau d’Arcimboldo, et votre nouveau roman, Les Cinq Nuits d’insomnie. Quelle est l’histoire de ce personnage ? Les quatre célèbres portraits du peintre italien exposés au Louvre vous ont-ils inspirés ?

O.P.- Arcimboldo nous parle parce qu’il se situe en dehors des conventions. Son œuvre est unique. Son œuvre résiste à toute les tentatives de catégorisation. Cette spécificité du peintre milanais m’attira d’emblée. Et vous avez raison, il faut souligner le rôle des musées dans l’ouverture au monde et aux autres. Les sensations sont là, à disposition ; elles ne sont jamais forcées ; elles vous captent éventuellement. Ce fut mon cas, dans cette galerie du Louvre. Je pris l’émotion sans l’analyser. Sans savoir ce qu’il pouvait en advenir. Quel étonnement ! J’avais peut-être vingt ans, avec l’idée simpliste que la peinture était depuis au moins les représentations pariétales de la grotte de Lascaux, grosso modo, un long continuum de conventions successives au gré de quelques ruptures de loin en loin, et voilà un type qui ne peignait comme nul autre. C’était surprenant, amusant. Une respiration. Il n’imposait rien mais proposait les multiples points de vue ; de loin, c’était un visage, plus près, un jeu de devinettes, tout proche, des épis de blé, des tiges et des pétales, un calamar étalé, des étincelles fulgurantes…

Le Corbeau d’Arcimboldo est cette vingt-septième œuvre du peintre. Nous ne connaissons que les vingt-six premières, car le corbeau composite de mille couleurs et matières qu’elle représente, s’est enfui de ne s’être pas reconnue dans le reflet du miroir, tel que le voyait l’artiste, son créateur, son géniteur. Il est l’enfant devenu adolescent, qui ne se reconnait pas dans le regard posé sur lui n’ayant d’autre choix que celui de fuir son créateur. Son défi, sa souffrance : parvenir à se construire tel qu’il est, ou plus justement tel qu’il croit être (merci Pindare !). Une seule solution : parcourir le monde. Aller vers les autres pour mieux se retrouver. Pas facile ! Je sais des diasporas qui se reconnaîtront.

T.S.- En ce qui concerne les livres de littérature enfantine en édition bilingue, comment s’est déroulé la collaboration avec le journaliste Alex Horeaux qui a traduit en roumain vos deux livres de vers pour enfants ?

O.P.- Ce fut, et cela reste, une belle rencontre. Capitale pour moi. J’écrivais Manège qui allait être mon premier roman publié. L’action débute précisément le 29 décembre 1989, place de la Révolution, à Bucarest. J’avais été capté par les événements que j’avais suivi en direct et en continue sur les chaînes d’info. Autant le dire, cela m’enthousiasmait. J’avais au coeur l’amitié franco-roumaine qui ne datait pas d’hier et qui restait, en France je crois, comme un fait établi et durable. J’avais le sentiment d’une promesse d’une fraternité au grand jour, et non plus sous-jacente, bridée par la géopolitique et les manigances d’empires aux dirigeants frelatés. Nous allions retrouver au grand jour les liens culturels et artistiques. Et puis, la Roumanie, c’était le pays de Cioran…

J’écrivais cela vingt après, et gardais intact cet élan du coeur et de l’esprit. J’étais, à l’époque, membre du Press Club de France, queue de comète de mes premières années professionnelles en tant que journaliste. Je cherchais un journaliste roumain. Il me fallait vérifier de nombreux points, topographiques, historiques, culturels. Cela allait des prénoms des personnages aux sensibilités sociales de la Roumanie à cette époque. On me présenta Alex Horeaux. Je me souviens très bien du déjeuner où nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Nous parlâmes de mon livre, de mes recherches, de ce conseiller politique parlant à l’oreille du dictateur sur le balcon du palais, mais aussi de la Colentina, des spetznas, des zana et spiritus, du lac Herastrau, de l’Institutul de cultura fizica, du tuica ce vin des moines, ou encore du Sportul popular… Une amitié était née. Puis Alex me fit connaître Bucarest lors de plusieurs visites dans cette ville qui n’en finissait déjà pas de renaître. Cioran toujours. Mais, il y avait aussi, dans un pays qui se redécouvrait européen, des complexités très latines, tout à la fois un peu des Hooligans de Mircea Eliade, un peu de celui de Mihail Sebastian…

T.S.- Votre précédent roman, Le Prochain Testament, s’inscrit dans la veine littéraire ouverte par Orwell dans son roman 1984. C’est une analyse pénétrante, sombre, d’une société soumise à une surveillance de tous les instants. Le protagoniste, employé par la Firme toute puissante, enquête sur les habitudes d’une population ultra-connectée… Quelle est la genèse de cette dystopie, d’un futur peut-être plus proche que nous pourrions le croire ?

O.P.- Au moment où sont déployées les mégaconstellations de micro-satellites maillant la moindre parcelle terrestre, où les drones stationnent devant nos fenêtres, où les moindres données personnelles sont enregistrées, analysées, emmagasinées, fléchant nos préférences, influençant nos goûts, organisant nos consommations, programmant nos envies, peut-on douter de la clairvoyance d’Orwell ? Les politiciens ont-ils perdu face aux scientifiques, aux ingénieurs ; les démocraties face aux trust d’envergure mondiale ? Aujourd’hui le discours politique est au mieux ambiguë dans les démocraties, mensongers dans les États totalitaires. Au nom du confort matériel, de l’apaisement de l’esprit, de l’accompagnement vers un bonheur préconçu, de toutes les préventions, protections, optimisations, de la sauvegarde sanitaire, de l’anticipation des crises, de l’évitement du drame et du tragique… l’humanité sombre dans plus dramatique et tragique encore, en abandonnant toute liberté d’être en marge, différents, et peut-être même parfois insouciant.

Et pourtant, quelle cohérence trouver pour le citoyen ? Oui, j’acceptais la vaccination face au Covid. Non, je tempête face au serpent constrictor des GAFAM et autres enregistreurs de mes faits et gestes, analyseurs de mes supposées rêves et pensées… La réduction de nos gestes et paroles en succession de 0 et de 1 est un fait, et déjà la machine quantique est à l’œuvre, qui démultiplie les capacités de mise en règle de tout ce qui fait l’humanité, coupant les ailes à l’irréductible de la différence, de la marge, de l’imprévu, du pas de côté, de la pause, de l’inspiré, du déraisonnable… À l’oxymore d’une « intelligence artificielle », j’oppose celui d’un testament en devenir. Le constat d’un monde où chacun doit suivre une marche prédestinée par l’analyse « extrapersonnelle » de ce qui serait bon pour lui. A ne pas jouer le jeu, à rester sur le banc de touche, le narrateur du Prochain Testament, risque le « déréférencement » professionnel et social. Selon vous, va-t-il y échapper ?

T.S.- Votre nouveau roman, Les Cinq Nuit d’insomnie, est très différent des deux précédents. Le lecteur est plongé dans les nuits du Château de Prague en 1585, à quelques jours du Carnaval. On côtoie Arcimboldo dans sa tentative de créer le plus beau des oiseaux pour répondre à la commande de l’empereur. S’ensuit une mise en abîme sur l’acte de création, fait d’exaltation et de passion, d’affres et de douleur, mais aussi d’amour impossible du peintre pour la belle Klara. Comment voyez-vous la relation entre l’artiste et son œuvre, le peintre et son tableau, l’écrivain et son livre ?

O.P.- Je ne suis pas certain que ce nouveau roman soit si différent quant à la recherche qui m’anime au regard des deux premiers, mais aussi de certains de mes recueil de poésies. J’ai voulu, là aussi, poser la question du lien entre le créateur et son œuvre, comme une réflexion sur les réalités de la relation entre le père et l’enfant, entre ce géniteur tout puissant mais incertain, et l’innocence de l’enfant, les doutes de l’adolescent, puis la tentation du cynisme que celui-ci devenu adulte tente de combattre. Rodolphe II, lui-même rejeton rebelle de la lignée des Habsbourg, sera constamment en conflit familial. Il doute. Il est insatisfait. Il interroge les sciences autant que l’invisible et l’occultisme. Il s’entoure des plus grands esprits de son temps, des voyageurs en escale, le mathématicien Kepler, l’astronome danois Tycho Brahe, des peintres italiens et flamants, des alchimistes, beaucoup d’alchimistes et charlatans qui, comme John Dee en disgrâce à Londres puis finalement à Prague, finiront mal…

Le contexte historique de la Cour de l’empereur Rodolphe II nous fait réfléchir aussi sur notre époque. Ce XVIe siècle finissant est fait d’anxiété et de réformes. Il est encore marqué par la pandémie de peste noire qui fit quatre à sept millions de morts en Europe. Il sera bientôt le théâtre d’une guerre de religion qui durera trente ans, embrasant la quasi-totalité de l’Europe.

Aussi, l’écriture de ce roman m’a-t-elle beaucoup fait voyager dans l’espace et le temps lors de mes lectures sur l’époque, les mœurs et coutumes en bohème et dans l’empire, sur les techniques picturales de cette fin de siècle. J’ai aussi retrouvé en travaillant sur l’occultisme et la symbolique qui marquèrent ces temps, le romancier autant qu’historien des religions et des croyances, Mircea Eliade. Il fut un fort utile compagnon de recherche dans cette époque charnière de la Renaissance finissante et de basculement dans les temps modernes. Tout cela me confirma l’intuition que l’œuvre s’émancipe de son créateur, preuve supplémentaire s’il en fallait que l’art sublime l’humanité. Il paraît qu’au septième jour, Dieu se reposa, se détachant de son œuvre achevée en six jours de labeur que je suppose assez intense. Je voulais savoir ce qu’il se passe lorsque c’est l’œuvre qui décide de se séparer de son créateur. C’est mon grand questionnement envers les plasticiens. Leur œuvre va leur échapper se retrouvant orphelin de leur création ; ce renversement me désolerait. De ce point de vue, je suis heureux d’être écrivain. Le départ de l’un de mes livre dans les mains d’un lecteur me ravi… Il me reste toujours un exemplaire pour moi.

T.S.- L’An Jeune, l’ample création lyrique écrite en 2018, composée de douze poèmes formant une seule et même suite narrative en hommage à la jeunesse, nous révèle une autre facette de votre travail d’écriture. Signant la préface du livre, la comédienne Andrée Benchetrit en souligne le lyrisme et l’originalité d’écriture qui « déroulent la vie de celui qui naît jusqu’à sa maturité et livre une approche, une réflexion sur la temporalité dans une écriture poétique riche, musicale, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme. Un langage neuf (…) » Parlez-nous de l’idée et de la réalisation de ce modèle vif de collaboration multi-disciplinaire, car il est accompagné, dans sa version enregistrée, d’une musique originale que vous avez composée en partie avec Flibö et illustré des peintures de Richard Ferri-Pisani.

O.P.- Je me suis aperçu que L’An Jeune était un peu le pendant du Prochain Testament, comme un balancement entre le testament d’un monde qui sombre et l’espoir d’un renouveau qui ne peut venir que de la jeunesse. Je ne suis pas étonné que l’inspiration ait mis l’espoir du côté de la poésie. J’aime situer le travail au croisement des expressions artistiques. Poésie, musique, arts graphiques. Paul Valéry disait que « les routes de musique et de poésie se croisent ». Ce croisement est un lieu d’enrichissement mutuel, plus collaboratif que collectif ; nul n’y perd son art, tous y gagnent en sensibilité. Tristan Tzara, que je découvris plus tard, confirma cette relation entre écriture poétique et chanson. J’ose « mine de rien » en extraire cinq vers de son recueil Quarante chansons et déchansons : « ils sont plus de deux / les amoureux / ils n’aiment pas qu’on parle d’eux / mine de rien / j’en extrais des poèmes »

Il en va de même pour le lien entre écriture poétique et poésie picturale. C’est une tradition, souvent d’amitié, toujours de sensibilité entre poètes et peintres. Blaise Cendrar et Fernand Léger, René Char et Giacometti, Eluard et Man Ray, mais aussi Baudelaire et Matisse, Apollinaire et Raoul Dufy, Picasso et Ovide… Le travail poétique avec la peinture mais aussi le dessin est pour moi source de rencontres, d’échange, de surprises face à la sensibilité mais aussi la technique des artistes avec lesquels je partage le projet de création. L’émotion est chaque fois renouvelée. L’échange avec Richard Ferri-Pisani, versé dans le pop art, fut très différent de celui avec le dessinateur roumain Puiu Manu pour les deux livres de poésies pour enfants que vous avez cités, ce fut encore différents du travail avec le peintre polonais Léon Levkovitch qui illustra certaines de mes nouvelles, ou encore actuellement avec le peintre Modely Thibaud pour mon prochain recueil de poésies. C’est à chaque fois une découverte ; une aventure jusqu’alors toujours fructueuse.

T.S.- Vous n’avez pas encore été publié en Roumanie. Pourquoi ?

O.P.- Ce serait un vrai bonheur, et finalement, pour moi comme une évidence. Mais c’est aux éditeurs de juger de ces choses-là… (rire)

T.S.- Comment considérez-vous que sont reçus en France les échos de la littérature et de la culture roumaine ?

O.P.- Il y a, de façon certes diffuse mais dont je ressens la constance, comme une complicité d’inspiration et de posture face au monde. Les auteurs roumains sont ici dans les librairies au même titre que les publications d’auteurs français a contrario, par exemple, de la littérature anglo-saxonne beaucoup plus différenciée et catégorisée. Plus largement, les artistes roumains suscitent un intérêt intellectuel et politique affirmé. Un réalisateur tel que Cristian Mungiu fait sensation au Festival de Cannes, Alexandru Belc également. Leurs sujets, leur façon réaliste de filmer, toute la nouvelle vague du cinéma qui vient de ce côté-ci des rives du Danube font la chronique… La façon souvent dramatique de voir le monde et aussi leur pays, le réalisme de leur critique sociale, une certaine autodérision, voire autocritique, et une sensibilité latine nous sont communes. Il n’y a pas de mystère, nos racines culturelles communes nous soutiennent face à un monde multipolaire. C’est une certaine façon, je crois, de se tenir droit. Les réponses de nos deux pays face aux événements guerriers dont souffre l’Europe aujourd’hui, avec la collaboration militaire par exemple, en donne une autre illustration…

Je poserai votre question au prochain Roumain que je croiserai. Cela ne saurait tarder (sourire).

***

Après des études de droit, et des premiers pas dans le monde du travail en tant que journaliste, Olivier Peraldi travaille dans la communication, tout en se lançant dans l’écriture, puis il intègre le ministère des affaires sociales et devient conseiller au cabinet de plusieurs ministres. Il supervisa et réalisa de nombreux travaux et écrits, notamment le premier rapport gouvernemental sur la protection de l’enfant face à l’émergence de l’Internet[1]. Après la publication d’un premier roman, Manège, puis un deuxième roman, Le Prochain Testament (Orizons, Paris, 2020), son troisième roman vient de sortir dans le cadre de la rentrée littéraire 2022 à Paris, Les cinq nuits d’insomnie ou le dialogue avec le peintre (Orizons, Paris, 2022).

Plusieurs livres de poésies complètent sa bibliographie, dont des livres pour enfants, Jackie la Pie et Le Corbeau d’Arcimboldo, les deux en édition bilingue franco-roumaine, ainsi que des ouvrages de poésies, La voie d’Octavie ou la complainte du corbeau d’Arcimboldo (Caractères, 2016), Bande de clowns (Bruno Leprince, Paris, 2016) et l’original poème L’An Jeune (Bruno Leprince, Paris, 2018) et des recueils de haïkus, Ombres et Couleurs ou le voyage du corbeau d’Arcimboldo au Mont Fuji (édition bilingue franco-japonaise (Caractères, 2014), et Encore en Chemin (Orizons, 2021), Le poème L’An Jeune, hymne à la vie et à la jeunesse, a fait l’objet d’une création musicale co-créée avec le musicien-compositeur Filbö. La version traduite en anglais (US) par le poète américano-iranien, Amir Parsa, Young Year, voit les textes d’Olivier Peraldi interprétés par le comédien américain Matt Vladimery. Olivier Peraldi travaille actuellement sur sa prochaine œuvre alliant les poèmes du futur recueil Claquant dans le Vent, à la création musicale de Filbö, et aux œuvres iconographiques du peintre franco-mauricien, Modely Thibaud.


[1] Protection de l’enfant et usage de l’Internet, O. Peraldi, éd. La Documentation française, 2005.

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