Interview.- La poésie face au porte-conteneurs
Entretien réalisé à l'occasion du Marché de la poésie 2021.

En vue de la séance de dédicaces de son livre de poésie publié aux éd. Orizons, Encore en Chemin, lors du Marché de la Poésie, le 9 juin 2022, à Paris, nous avons demandé à Olivier Peraldi quel rôle pouvait jouer la poésie dans un présent au concret dramatique où que se porte le regard : technologies numériques et liberté publique, tensions sociales, pandémies, changement climatique, guerres…
Propos recueillis par Joanna SPAGNOLI
chargée de relation auteurs
Joanna Spagnoli.- Que peut faire la poésie face aux drames dont nous sommes témoins, et souvent acteurs, et que s’accumulent aujourd’hui les rappels aux réalités : numérisation du monde, changement climatique, pandémies, guerres… ?
Olivier Peraldi.- « Le poète est un four à brûler le réel ». Pierre Reverdy a cette vision, brutale et définitive, de l’acte de poésie : décortiquer, disloquer, consumer l’écorce du monde, la brûler avec le reste, le cœur, les os et les viscères ; espérer en percer la moelle. Que dit-elle cette substance grésillante au four de la poésie ? Que le réel, de sa surface repérée à ses profondeurs suggérées, n’a que les mots pour lui donner corps. Sans les mots, la force d’inertie du quotidien poursuit sur la lancée d’un porte-conteneurs sans que rien ne s’oppose, rien ne questionne, rien ne ralentisse un monde qui n’aime rien moins que la fluidité des jours, l’habitude hédoniste, la seule satisfaction consumériste, immédiate et anesthésiante, jusqu’au choc de l’imprévu : une vague scélérate, un quai insoupçonné, un iceberg ou un récif, un conflit ou un virus, un surmenage, une solitude, un drame intime. La poésie, parce qu’elle fouille les replis de l’écorce pour en faire surgir les humeurs et les mots, fait le lien entre la surface et le noyau des jours.
J.S.- La permanente frénésie de l’info émotionnelle, des chaînes d’actualités aux réseaux sociaux, n’a-t-elle pas tué le temps de la poésie ?
O.P.– La poésie est une fractale et le temps importe peu. Elle explore l’interstice dans l’interstice, la brisure dans la brisure. L’hystérisation de l’actualité est, de ce point de vue, un terreau « performant ». Elle crée de nouvelles névroses comme autant d’agressions à l’épiderme de notre entendement. L’espace poétique est celui laissé vacant par le doute. Il n’y a pas de poésie sans questionnement. Il n’y a pas de poésie hors le doute. « Le poème, cette hésitation prolongée entre le son et le sens », dit Paul Valéry. Je n’ai jamais lu définition de la poésie plus juste. L’espace vacant entre ce que j’entends et l’analyse de ce que j’entends. C’est là qu’intervient la poésie. C’est là qu’elle interroge l’âme. Mais il est vrai, que l’époque n’aide pas. Un titre de faits divers – le plus sanglant ou sordide possible – en chasse un autre et il est très mal vu de ne point en avoir connaissance, voire de ne pas en être immédiatement conscient et responsabilisé. Et le temps nous manque pour analyser ce que nous entendons. Pour notre bonheur, des myriades de micros-satellites font comme des sortes de voie Lactée. Elles promettent une vie plus intense, la connexion de tous avec tous, et singent les étoiles. Pour notre sécurité, des candélabres urbains polluent la nuit. L’éteigneur de réverbères du Petit Prince pointe au chômage. Nous regardons, incrédules et stupéfaits, les images de Thomas Pesquet d’une nuit terrestre qui n’en est plus une. Des lumières partout, ou presque ; illustration de l’inconsciente peur du noir que l’on croyait si… archaïque. Tout cela est aussi contemporain que peu poétique. Pourtant dans le bruyant embarquement du monde, la poésie est un passager clandestin qui continue de chuchoter à l’oreille. Relisons ce conseil de Jack Kérouac : « Ne vous servez pas du téléphone / Les gens ne sont jamais prêts à répondre / Servez-vous de la poésie. » Est-ce encore possible ? Je crois que oui. C’est une histoire de lumière d’ailleurs – mais pas de même nature que celle du principe de précaution de nos rues nocturnes –, qui assoit l’investiture du président américain Joe Biden, lorsque la poétesse Amanda Gorman lit son poème qui commence ainsi : « Quand vient le jour on se demande / où trouver la lumière dans cette ombre sans fin ? »[1]. Personne ne s’y attendait, mais ce jour-là, la poésie a attiré tous les projecteurs des médias, pour un court instant il est vrai, mais cette lumière-là a élevé le débat, réhabilité l’humanité, éclairé les âmes. La frénétique actualité impose la dure luminescence du néon. Elle est crue. Elle est froide. Elle est superficielle ; artificielle. Elle crée de nouvelles aliénations : l’anxiété, le renoncement, la mésestime de soi, la haine même trop souvent, qui sévit sous les pseudos d’internautes névrosés. La poésie leur oppose des témoignages, des fulgurances, des inspirations ; une consolation à ceux qui les lisent ou les entendent : puisque je le lis, puisque je l’entends, puisqu’un autre l’a ressenti et l’a écrit, je ne suis donc pas seul…
J.S.- La rareté des moments où la poésie prend le dessus sur l’actualité ne marque-t-elle pas une limite à sa capacité de changer le monde ?
O.P.– La poésie est le contraire du renoncement. Sa force ne doit pas être surestimée, mais pas pour autant sous-estimée. La poésie a survécu à la destruction de Troie. Elle est montée sur les barricades. Elle est sortie des tranchées de 14-18. Mandelstam et d’autres l’ont opposé au Goulag, les vers de Gelman dénoncent pour toujours la dictature argentine, Ségalen donne les mots à la compréhension d’une culture polynésienne qu’il voit mourir… La poésie témoigne d’Hiroshima, en questionnant les souffrances et les morts. Je pense à ce haïku de Kiyomi Somekawa : « enlaçant / les survivants de la bombe A / les brises du début de l’été ». Plus récemment, c’est une autre guerre qui nous fait redécouvrir la force de la poésie avec ces vers du poète ukrainien Taras Chevtchenko : « Notre âme ne peut pas mourir / La liberté ne meurt jamais (…) ». La poésie incantatoire, certes. Mais aussi, la poésie vecteur d’action, d’engagement, d’affirmation. On pense à Aubigné, Hugo, Lorcas et Neruda, Senghor, René Char, et tant d’autres. La poésie donne des mots à l’innommable. Elle trouve parfois ses limites. Elle butte encore sur l’Holocauste. Elle cherche l’émotion profonde, l’échappatoire à la psychose de l’insomniaque, la flamme dans le glacis du désespéré, la confidence dans le brouhaha mondialisé. Ménageons-nous des temps d’hésitation. Je repense aux « wagons méditants » des trajets de Léon-Paul Fargues entre deux banlieues de Paris. J’embarque, à la suite de Valéry Larbaud, dans quelque interstice du monde, rêvant à la fenêtre de ce « grand express qui file à travers la Bulgarie pleine de roses ».
[1] « When day comes we ask ourselves / where can we find light in this never-ending shade? (…) »
Œuvres concernées
